Je l’avais encore vu le week-end précédent. Je rentrais chez mon daron, comme tous les week-end de l’époque. J’étais avec le frangin qui était venu passer quelques
jours chez moi, à Lille, dans la chambre que je louais en tant qu’étudiant à un particulier.0n avait passé une semaine sympa, j’avais amené mon frère en soirée, histoire de lui montrer quelques
vices de la vie étudiante. Les beuveries en apart à cinquante, les soirées fumette chez d’autres potes, et vite fait, les soirées au bistrot organisées par les associations étudiantes où l’on
peut voir la faune fashion-victimisée: les tites pétaces en manque de queue qui dandinent du derche sur un beat de merde, à jouer les madames cherchant à se faire inviter, et les gars qui ont
revêtu leurs fringues moule corps se la pétant beaux gosses avec leur peau fraîchement crémée à la recherche d’un cul à péter. Beau tableau pour le frérot.
On sortait du train, et fallait attendre un petit bout de temps avant que le bus n’arrive et nous ramène chez nous.
«Viens gros, j’te paie un coup, on va pas glander dans le hall de la gare, y caille trop et j’ai pas envie de me choper la crève.»
On s’est installé sur une table, rayon fumeurs, et passé commande au garçon. Un demi et un diabolo fraise. Ça faisait cinq bonnes minutes qu’on
était posé quand on m’interpella «hé ! Dan, qu’est ce que ça dit?». A deux tables de là, derrière moi, se trouvait Steeve, avec deux de ses potes, buvant de la bière. Il était de deux ou trois
ans mon aîné, on se connaissait depuis l’enfance mais nous avions grandit différemment. Il avait perdu son père assez jeune, bouffé par l’alcool et le boulot. Sa mère aussi en tenait une bonne
niveau boisson mais c’était une brave femme. Salut grand-mère, si jamais tu es encore vivante et que ces lignes te tombent dans les mains, en imaginant qu’elles soient publiées un jour, et désolé
pour le tableau.
Il avait toujours été cancre à l’école, il n’en avait jamais eu cure, il était toujours le premier à taper le boxon. Arrivé à
douze ans il s’est mis à taper de la colle, à se bourrer la gueule tous les samedis. Puis à treize ans les premiers buzz, à quinze, premières sorties en boite et passage à la vitesse supérieure:
speed, extas, coke. Arrêt de l’école et errance quotidienne dans la fracasse partant dans tous les sens et les petits plans qui vont avec. Mais il gardait toujours la belle tête, avec ses longs
cheveux blonds qui lui descendaient jusqu’aux fesses. Et dans la bande des aînés c’était lui la plus grande gueule. Tout le monde le savait, car dans notre bled comme dans tous les petits bleds,
tout le monde se connaissait et savait tout sur tout le monde.
Après, pour les grands frères est venu le temps du service militaire. L’heure de se taper neuf mois avec d’autres branleurs dans le même genre voire
pire; l’heure de se bouffer la propagande guerrière d’une pseudo armée de vainqueurs dont la gloire repose sur les cendres d’un nain devenu empereur; l’heure du brossage de chiottes, des pompes à
six heures du matin sous les ordres d’un officier qui possède ses plus fiers états de service à la buvette Pernaud Ricard de la caserne que sous le drapeau tricolore monté avec fierté tous les
matins au son du clairon annonçant l’heure du dressage. Alors Steeve, sous la contrainte, s’est fait raser la tête. Fini les longs cheveux, bonjour la boule à Z. Mais quand on a grandi sans
autorité paternelle, ni maternelle, que l’école n’a su répondre et n’a même pas tenté de se poser la question de savoir comment aider ce genre d’élève, l’armée ne va pas plus réussir à gérer ce
genre de cas. Ah si, ce genre d’institution parvient avec succès à mater et dresser ceux dont le cœur n’est qu’emplit de haine, que l’on transfert du néant et de l’incompréhension vers ce concept
indéfini qu’est la défense de la liberté de ceux qui la donnent; ou ceux qui se sentent chasseurs dans l’âme et qui estiment que le fait d’être gendarme ou fonctionnaire de police reste trop
contraignant dans l’expression du plaisir de donner des coups ou de tuer. Non, rien n’est possible pour des mecs appartenant à la catégorie des je m’en foutiste, des branleurs qui se tapent le
cul par terre de la politique, du chômage, de la crise économique, du prix du baril de brut, du dernier groupe à la mode sur M6, de tous les idéaux qui font bander le populo… Non, rien à foutre.
Pas de marche au pas ou alors dans la contrainte de l’exécution du châtiment, comme pour tous les exercices. Un peu de trou pour désobéissance, injures, pour des teufs de caserne trop
alcoolisées…
Enfin bref, déjà qu’il était bien fêlé, ces neuf mois de stage avec d’autres empafés de sa génération nous l’ont rendu encore plus taré. Retour au bled,
retrouvailles avec les autres frangins. Certains tentent de se lancer dans les études supérieures, d’autres font de l’intérim, certains pointent direct à l’ANPE, les voitures se mettent en
branle, connexions hollandaises pour l’argent facile, les meufs tournent…
Mais on ne chie pas l’argent comme un étron, ça ne pousse pas sur les arbres. Et la défonce a un prix. Et comme dans beaucoup de petits patelins du
Nord-Pas-de-Calais et de Picardie, la mode de l’époque était à l’avalanche d’héroïne. Moins cher, plus violent. Plus tripant pour tous ceux qui ne possédant rien voulaient se déposséder
d’eux-mêmes. Quelques heures. Pour être pris dans le tourbillon de la dépendance, plus forte que celle d’être vivant. Début de la déchéance, problèmes avec les flics, les plans carotte, la came
de merde, les bastons contre de vieux potes pour un gramme ou deux, exhibitions publiques de la défaillance physique et intellectuelle, tentatives de cure de désintox, traitement de substitution,
fausses ordonnances, mélange médocs-came-alcool, errances mornes avec d’autres zombies…Que d’emmerdes pour pas grand-chose de folie. Et puis comme dans un bon film ou un bon roman, à vous de
choisir, arrive l’histoire d’amour qui paraît être la voie de sortie à tant de déraison et de démagogie. Et, comme il ne croyait en rien, on ne pouvait qu’espérer pour lui.
A cette époque, l’année où pour la première fois depuis les grandes vagues d’immigration, la France grâce à son équipe de football et la croissance
économique se sentait unie dans un même élan, Steeve est reparti en couille. Nos mères étant amies de longue date et se fréquentant régulièrement, notamment les jours de distribution aux Restos
du cœur ou à la salle communale, le bonhomme se pointait souvent, la semaine comme le week-end, avec sa copine. Ma mère à ce moment-là s’était trouvée un petit jeune de vingt-quatre balais pour
combler sa solitude de mère au foyer, et Steeve et le gars qui me servait entre guillemets de beau-père se sont fait bons potes; et vu que personne ne pointait où que ce soit et ne cherchant
absolument pas à pointer, nous avons passé un été à taper barbecue sur barbecue, à se bourrer la gueule. Et ça a continué après, régulièrement les bouteilles étaient sorties. Ça a duré une année,
puis j’ai poussé ma gueulante, lassé d’entendre les heurts, lassé de leur inactivité… enfin c’est autre chose. Deux petites années ont passé avec toujours les galères du quotidien mais c’était
plus tranquille. Puis le schéma à ma case reprit forme. Pendant ce temps j’avais passé le bac, ma mère s’enfonçait, la famille s’enfonçait, et je m’y mettais.
Nous sommes devenus de bons potes de fume, et on se dépannait l’un l’autre quand c’était la galère. Il traînait toujours, avait retrouvé d’anciennes
fréquentations, était toujours sous traitement, buvait minimum quinze bières par jour, fumait autant de buzz, se tapait un gras du bide de vieux pochtron de cinquante berges. Ça lui calmait ses
tremblements. Trop accroc, à tout, du moment que ça défonçait. De temps en temps, il se prenait un exta ou deux, histoire de se rappeler le bon vieux temps, quand il créchait chez sa mère, qu’il
partait en virée on ne sait où pour revenir dans de sacrés états. La défonce était son pain quotidien, c’était plus sympa que le boulot, que la vie. Son trip, quand on était dans ma piaule,
consistait à faire flipper mes potes qui passaient taper discute ou fumer un petit joint. Faut dire qu’avec tout ce qu’il avait ingurgité, tout ce qu’il ingurgitait encore, ses yeux bleus
transperçant aux pupilles trop souvent dilatées, sa gueule mal rasée, un peu bouffie, ses dents jaunes et presque défaites, sa façon de tenir le regard en disant très froidement mais aussi sur un
ton très sérieux «tu sais, je suis un fou, mais c’est juste pour te prévenir, ta tête ne me revient pas trop.», ce qui avait le chic pour mettre une atmosphère très décontractée dans la pièce. Je
ne compte pas le nombre de mes potes qui ont chié dans leur froc après l’avoir rencontré. Mais, au fond il n’était pas méchant, c’était juste histoire de remettre à leur place certaines têtes qui
pensaient avoir vécu le Viet-Nam sous prétexte que quelques embrouilles avec quelques gars composaient leur tableau de chasse. A côté d’eux il passait pour un vétéran de la première Guerre
Mondiale.
Revenons au Buffet de la gare. On s’est posé, avec le petit frère à la même table, à boire encore une bière ou deux. Je n’aimais pas ses potes. Des
vieux toxs aux têtes de rapaces, le genre de vieilles relations à oublier quand tu cherches à quitter ce type de milieu. Mais n’a-t-on jamais besoin de ce style de personne quand on a envie de
s’en mettre une bonne? On connaît tous quelqu’un avec qui on sait que se rabattre la tête est la seule chose qu’on puisse vraiment partager. Passons.
-«Alors vieux, retour à la case, vous prenez le bus aussi ou on vient vous prendre en caisse?
- Ouais on prend le bus, retour chez le daron pour le frangin, doit rentrer, finies les vacances pour lui. Et toi?
- Pareil, retour à la maison, on verra ce qu’il se passe ce soir. T’as prévu quoi de beau?
- Pas grand chose, je vais passer dire coucou à ma mère, après je pense capter les autres, m’en mettre une petite. Et tiens, dis-moi, tu ne saurais
pas où je pourrais choper un petit truc, histoire de passer le week-end? Je n’ai rien ramené avec moi.
- T’inquiète bonhomme, on voit ça arrivé à ta case, OK? De la spéciale, tu vas voir.
- Ca roule, on voit ça chez moi.»
Nous avons attendu encore un moment, puis nous prîmes le bus, parlant de choses et d’autres, business, meufs et autres conneries… Nous sommes
arrivés chez le paternel. Personne à la maison. Au bistrot, comme d’hab. On s’est installé tranquillement dans le salon, et on s’est pris un petit apéro tout en continuant de déblatérer sur des
sujets sans importance, les dernières défonces, les dernières embrouilles, mes résultats de partiels…Ne voulant pas trop traîner, je lui demandais s’il pouvait me lâcher genre deux grammes
d’herbe, que je puisse me rouler un cône avant de passer chez ma mère, histoire de me sentir bien. Il me servit, je lui donnais sa tune et me mis tout de suite à l’atelier roulage. Pendant que
nous fumions chacun notre pétard on se reprit un ou deux verres puis partîmes vers la maison dans laquelle vivait ma mère, où j’avais vécu quasiment dix-huit années de ma vie. La route entre les
deux maisons était courte. Après le divorce entre mes parents, le paternel n’avait pas eu meilleure idée que de s’installer à deux rues de là. Le temps était pourri, bien du Nord, grosses
bourrasques de vent de fin février, accompagnées d’une bonne pluie à te tremper les os, de quoi te faire un bon carnaval en fait.
Après avoir lutter tant bien que mal face aux éléments sur les huit cents mètres nous séparant de notre destination, on arriva chez ma daronne.
Comme d’hab, elle s’occupait à préparer la bouffe, et le beaup devait être en train de squatter devant la télé. Je retirais mon manteau et, machinalement, après avoir dis bonjour, me posait sur
la table du salon et sortais tout l’attirail de ma poche pour m’en préparer un petit. Sauf que là, l’espace de quelques secondes, je ne savais plus trop ce que j’étais en train de faire. Je ne
captais plus trop. Le joint fumé avant le départ me montait grave à la tête. Trop concentré à avancer contre le vent et la pluie dans le froid, l’herbe ne m’avait pas tapé sur le système. Mais
là, le choc thermique entre l’extérieur et l’intérieur me fit l’effet d’une bombe. Le temps de m’en rendre compte, je jetais un regard à mon ami lui faisant comprendre que j’avais capté le
truc.
« Espèce d’enfoiré, lui lançais-je tout en esquissant un sourire complice.
«Je te l’avais dit, de la spéciale. Elle est bonne.»
Il ne devait pas être loin de vingt et une heures, vendredi soir. Programme traditionnel, les potes allaient arriver à la case avec quelques bières
ou d’autres boissons plus fortes. On allait boire ça ici, tranquille en s’en fumant un ou deux petits tout en se racontant la semaine passée, les cours, leurs histoires de couple, les nouvelles
de ceux que l’un d’entre nous aura eut la chance de croiser, d’autres banalités et conneries qui occupaient nos têtes de jeunes branleurs de vingt ans. Puis soit la caisse et direction Calais et
la place d’Armes, histoire de baller un verre dans un de ces bars super tendance qui vous rendent plus sourd que dix années de branlette; ou bien on partirait chez quelqu’un squatter la soirée.
Deuxième solution. Petite teuf chez un vieux pote de bahut. Une boucherie comme bien souvent. De la viande saoule, mais une ambiance sympa. Je me la suis bien mise, à finir dans un fauteuil de sa
piaule, à écouter l’album de poèmes de Morrison, fumant une pipe, une teille à la main, plongé dans je ne sais plus quel débat avec deux amis. Retour très tard. Gueule de bois, petit week-end
comatage. Pas grand chose d’intéressant.
Puis dimanche. On reprend le train pour rentrer à la chambre lilloise. Tout le monde se retrouve et se raconte les aventures des deux derniers jours
passés, le sac bourré de provisions gentiment achetées par les parents. De mon côté, quasiment tout provenait des restos du cœur ou des aides communales. Je taxais quand même le frigo du vieux,
fallait bien qu’il en ait pour sa part, d’accord ou non, et il me devait bien ça. Le trajet était quand même sympa, et dans le wagon fumeur c’était l’aquarium. Puis tout le monde se séparait,
rentrait chez soi pour une bonne nuit avant le retour aux cours. Pour moi c’était autre chose. A peine posé, je devais appeler mon fournisseur pour qu’il vienne me livrer. Dimanche soir était un
soir de grande influence. Tout le monde venait faire le plein pour passer les premiers jours et revenait dans le milieu de semaine afin de s’armer pour le week-end. Routine hebdomadaire, train
train à la con. Mais comme dirait l’autre, faut bien vivre.
Autre semaine à la con, plus passée à fumer, boire, à squatter avec les potes qu’à assister aux cours. Faut dire que l’environnement s'y prêtait. On
était tous les uns les autres dans n’importe quel domaine un peu chamboulés, et les premières années de fac ressemblaient plus à des vacances intellectualisées, la fac de Lille 3 n’étant à cette
époque nullement portée sur une tendance à faire régner un certain ordre. De réputation et dans les faits même, cette université était le plus grand coffee shop de France, un grand squat, où
n’importe quel taré pouvait se transformer en gourou pour les jeunes âmes fraîchement débarquées. Il y avait un lieu de rendez-vous culte pour tous les fumeurs, squatteurs, glandeurs, les
gauchistes… C’était ce qu’on appelait l’Aéroport. Un espace bien grand, genre trois ou quatre salles de classes où l’on trouvait quelques distributeurs de friandises, de café et autres boissons à
la con. Parties d’échecs, belotes et re, discussions sur l’avenir du monde, études du dernier courant historiographique à la mode…
Puis à nouveau vendredi, train de dix huit heures trente, aquarium, les histoires de la semaine entre étudiants informés et conscients du monde et
de l’actualité qui se croient supérieurs au peuple des campagnes du 62 côtier, préparatifs de la virée du week-end en Belgique ou du squat qui s’annonce, des révisions qui se préparent pour ceux
qui osent les préparer… Bus. Retour chez le daron. Personne. Au bistrot comme d’hab. Apéro seul. Deux ou trois pastis, un ou deux buzz, puis on se met en route pour la case de la mère.
Traditionnel. Tiens, Steeve est passé en fin d’après midi, mais vu que je n’étais pas là, il a prévu de repasser dans la soirée ou le lendemain s’il se trouvait un truc à faire. OK, ça marche, on
fait comme ça, en même temps y’a pas trop le choix. Et rien d’exceptionnel pour un vendredi soir. Rien à faire, personne à voir. Du coup je reste là, à fumer quelques joints et à boire quelques
coups, à taper bavette avec ma mère sur les derniers événements de la semaine, les non-développements de ma vie sentimentale, de ce qui se passe à la maison, de l’espoir qu’il peut exister de
sortir des galères d’argent, de tout et surtout de rien. Samedi à la con, repas avec le paternel, pas trop long, on a rien à se dire, alors l’alcool le couche et suis trop raide pour me pioncer,
blocage jeux vidéos, puis fin d’après midi, on va au bar tabac avec trois potes et on enchaîne les tournées de bière jusqu’à être bien bourrés, mais le magasin ferme bientôt alors faut faire le
plein pour la soirée, même s’il ne se passe rien, au moins on aura quelque chose pour tuer le temps et avoir de quoi se dire pour se fendre la gueule. Et comme dirait l’autre «rions un peu en
attendant la mort». Et en fait on a bien fait. Rien à l’horizon, pas de plan, pas de soirée de prévue. Les couples en mesure de se voir font faux bond, les poivrots célibataires en manque
d’amour, de sexe, d’humanité se retrouvent ensemble pour cracher leur haine, leur lassitude... enfin pour ceux qui ont le vocabulaire et le besoin d’échanger là-dessus, encore fallait-il que qui
que ce soit soit capable d’écouter et d’argumenter sur ce genre de sujet. Mais malheureusement c’était loin d’être le cas de tout le monde. Encore un samedi soir sur la terre version occidentale,
alcool et fume, réflexions débiles de mecs débilitants et incultes même pas conscients de leur chance de ne pas crever de faim, de froid, d’idées, quoique dans leur mode de vie ils ont plus
prétention à buter d’une bastos l’idée qu’à lui donner vie…Bref de la merde, de la perte de temps version ados en fin de transition qui n’ont pas fini de faire dans leurs couches et croient avoir
l’avenir devant eux alors que tout est déjà tracé. Bonne bande de bouffons. Bonne cuite, bonne défonce. Et dodo.
Putain de dimanche à la con. Me suis réveillé vers dix heures avec une drôle de sensation, dans le genre tu sais qu’il s’est passé quelque chose.
Non, je n’avais pas trop bu la veille, et suis pas du genre à dégobiller le matin. Quelqu’un sonne à la porte. Etonnant à cette heure. Ce n’est pas anodin. Je reconnais la voix du voisin.
Peut-être est-il venu taxer des outils au paternel ou raconter une histoire de la centrale. Vas savoir. N’empêche que je me sens pas terrible, je sais que quelque chose a eu lieu. Je traîne,
comme pour attendre que la sensation soit passée mais rien n’y fait. Je descends peu de temps après, marre d’attendre que ça passe, un petit café-clope devrait remettre tout ça en place. Arrivé
au rez-de-chaussée je découvre la tête du vieux qui n’a pas l’air dans son assiette, et qui me demande de m’asseoir, il doit m’annoncer quelque chose. Alors je me sers un bol, m’en roule un petit
et suis prêt à écouter. Mon pote a été retrouvé dans un fossé près d’un hameau du bled, il avait passé l’arme à gauche. Pas étonnant j’me dis, un tox ne peut que finir dans une situation de ce
genre, dans un fossé, dans un caniveau, dans un squat, la seringue dans le bras, ou planté de quelques coups de lame… Pathétique comme fin, comme cette vie en elle-même. Elle ne le défonçait pas
assez, et là il avait eu la grande claque, de quoi l’enrober dans du sapin. Besoin de détails. Suis pas surpris ni par le décès ni par le fait qu’il fut retrouvé dans un fossé. Tiens, le corps
était couvert de coups, d’hématomes. Pas étonnant que quelqu’un aurait pu lui faire la peau, on ne sait jamais, des vieilles dettes qui traînent, un plan carotte, embrouille à la con avec des
gars… Vas savoir, ça va vite. Le coup de l’homicide me semble gros. Trop. Y’avait un truc pas logique dans cette affaire, mais ça paraissait plausible. De toute façon la nouvelle avait du faire
son chemin dans le village et pour me tenir au courant des différentes versions plus ou moins héroïques, car les morts sont toujours dressés sur l’autel de la gloire, je me rendais au bar-tabac
pour écouter les ragots qui tournaient sur cette histoire. J’ai vu de vieux amis en commun, de sa génération, choqués mais pas surpris non plus, des darons qui crachaient sur sa pomme. Tout style
de scénarios circulaient et je les avais déjà imaginé, mais les conversations se portaient principalement sur une histoire de règlement de comptes et sur le fait que le con n’avait pas arrêté ses
conneries et laissé un orphelin qui avait à peine deux ans.
Pas le temps de respirer, les charognards de la presse des faits divers étaient en train d’en faire leur bout de gras, fabulant sur pas mal de
choses, sa famille, ses amis, alimentant par la même occasion les discussions des ménagères délaissées dans leur cuisine avec leur bouteille de blanc cachée sous le lavabo. Et les gendarmes
enquêtaient de leur côté, l’autopsie aiderait à mieux comprendre les événements. Premier constat, la mort n’était pas due à une overdose mais à une noyade. Louche. Les watergans n’étaient pas
profonds dans le coin, à moins d’être complètement déchiré à quelque chose. Justement il y avait beaucoup d’héroïne dans son sang. Admettons, il était fracas, il tombe dans le fossé, perd
conscience, et se la met à coup de flotte coupée aux pesticides et arriva ce qui devait arriver. Mais un point restait obscur. Comment avait-il fait, surtout s’il était perché à la came, pour
finir dans ce trou à cinq bornes de chez lui? Merci les condés de faire votre boulot, dans ce domaine ils sont utiles ces cons. Reprise de son emploi du temps. Après être passé chez moi du
vendredi après-midi, il avait traîné les rues à la recherche d’un truc à faire pour s’occuper et il est tombé sur son plus vieux pote avec qui il avait sombré dans la came, mis à part que lui
s’était donné les moyens de s’en sortir même si ça n’avait pas eu les effets escomptés. L’autre avait du matos à cramer, et vu que mon pote était toujours motivé à se la mettre, il le suivit à
son appart et là, alcool, fume et héro. La soirée était lancée, les deux vieux potes de la came partis sur les chemins de la défonce, tout ce qui traîne est bon à prendre du moment que tu
déconnectes quelques temps. Aucune idée de ce qu’il s’est passé, je n’ai pas pris la peine de feuilleter les torchons de la presse locale ou des magasines spécialisés dans la nécrophilie mais
voilà grosso modo le déroulement de la soirée.
Pour sûr, ils en ont profité, limite ils en ont eu pour leurs comptes. Ca a du être une soirée entre arrachés classique, on
ingurgite tout ce qui traîne en parlant de conneries, genre la qualité du produit, sa provenance, les dernières défonces, les dernières têtes tombées… Rien de bien intéressant somme toute, mais
ça occupe. Alors ils ont bu, fumé, tapé et coma pour les deux. Le premier à reprendre ses esprits fut son pote qui devait être bien allumé à la vue de la suite.
Quand il repris conscience il vît que mon ami était allongé, gisant sur le sol, inerte. Certainement qu’il lui a foutu des baffes
dans la tronche pour qu’il revienne à lui, qu’il a gueulé, mais Steeve n’avait aucune réaction. Là, c’est le moment de flip total pour un camé de base. De la drogue à l’appart, un hypothétique
macchabée qui bouffe le lino, la réflexion se met en place: ça sent la merde ce plan.
Le bonhomme ne cherche pas à comprendre, ne pratique aucune vérification, genre prise du pouls, la main devant le nez ou la bouche pour voir s’il
respire encore. La seule chose qui est activée c’est l’instinct de survie égoïste qui l’anime et qui tient en une seule idée: éviter la taule. Et pour cela, il faut se débarrasser du cadavre. Il
le prit par les jambes et le traîna dans les escaliers; tu m’étonnes, le vieux devait bien peser dans les cents kilos au moins. Après avoir galèré pour le descendre, il mit le corps dans sa
voiture et pris la direction d'un des nombreux hameaux du village, un peu éloigné du centre, il devait penser que personne ne pourrait le retrouver, ou que les éléments ne porteraient pas
l’attention sur lui. Il l’a jeté dans le fossé et a rejoint son studio tranquillement. Mais le corps serait retrouvé d’une manière ou d’une autre, et dès le lendemain c’était le cas. Deux ados,
qui longeaient la route l’ont découvert et appelé les gendarmes qui ne pouvaient que constater le décès et ouvraient dès lors une enquête. Du règlement de comptes à l’overdose en passant par je
ne sais plus quels clips tellement il y en eut; faut dire que les gens histoire de s’occuper et de ne pas regarder en face la médiocrité de leur propre existence ont passé beaucoup de temps à
laisser tourner leur imagination.
Et au final, personne n’avait tort, personne n’avait raison. Cause du décès: noyade. C’est quand même puissant comme façon de finir, mais également
pathétique, et avec tout autant de classe que la mort du camé de base dans un squat. Ouais, là c’est la version rurale. Au final, son pote a été retrouvé quelques jours plus tard, a tout craché,
a du faire deux ou trois années de zonzon pour non-assistance à personne en danger, un truc dans le genre, je n’ai pas tout suivi en fait. La taule, plus la mort de son plus vieux pote ont,
d’après ce que j’ai entendu, détruit le bonhomme, mais bon, vu l’état dans lequel il s’était déjà foutu, ça n’était que la logique des événements qui devait être telle quelle. Et, à la limite, il
aurait p’têtre mieux fait de clamser aussi ce con, mais bon.
Alors, le samedi d’après, jour de mise en bière. Me suis dit que j’allais y aller seul, histoire de pas être emmerdé à devoir écouter les uns les
autres ressasser leurs vieux souvenirs teintés d’une certaine mélancolie un peu heureuse quand même. Les cuites, les défonces, les embrouilles, les situations à la con que tous auront vécu en sa
compagnie. Rien que de bons vieux moments passés. Pas de rappel de sales histoires, de vieux dossiers…. C’est marrant cette habitude pour l’humain de mettre sur une sorte d’autel de la gloire
posthume ceux qui ont décidé de se faire la belle. J’avais plein de souvenirs dans la tête qui me remontaient alors que je me rendais sur la place du bled avant de rentrer dans l’église. Et y’en
avait du monde sur la place, toutes les vieilles têtes qui l’avaient fréquenté depuis la maternelle jusqu’à sa mort, et le peu de membres de la famille qu’il avait. Bordel, j’avais presque la
gerbe en arrivant là, à voir parmi ces gens les pseudo vieux amis qui l'avaient aidé à se défoncer, à s'enfoncer, mais qui n'avaient pas été là pour lui sortir la tête de l'eau. C'est comme ça et
c'est tout. Hypocrites jusque devant la mort. Idem pour ma gueule.
Comme le cureton avec ses discours à la con. Ca me démangeais de lui en mettre une. On est tous passé devant le cercueil, j'ai gardé ma monnaie pour pouvoir
me payer une bière plutôt que de la lâcher au MC. Le cortège s'est mis en branle, ça chialait pas mal de part et d'autre. Me suis mis un peu en retrait au cimetière, j'observais en fumant ma
roulée, pris aussi par l'émotion. Ils ont l'ont mis dans un caveau temporaire, et on a salué la famille.
Rentré chez moi, j'ai sorti une teille de sky, et j'ai trinqué à sa connerie en le saluant bien bas pour son dernier numéro.
Quasiment un an plus tard, je me suis dit que j'allais passer le saluer; je le faisais de temps en temps depuis le premier étage de chez ma mère, la vue
était imprenable sur le cimetière.
Me suis arrêté sur quelques tombes de gens que j'avais connu, sans pour autant trouver la sienne. Puis je me suis tourné vers la parcelle réservée aux indigents,
aux gens morts dans une certaine misère économique et sociale. E t c'est là que je l'ai trouvé, sous une croix en bois, plantée dans la terre, avec quelques fleurs en train d'y passer
aussi.
Ouais. Ca résumait pas mal les choses. J'trouvais que ça collait au tableau. Une vie de merde, une fin dans un fossé et les indigents pour derniers
compagnons.
Suis allé au bar-tabac du bled pour m'épancher sur la question pour ma gueule. Ouep, seul dans la vie,
seul devant la mort, juste un cortège pour chanter quelques pseudos louanges pour l'hypocrisie et hop, c'est parti pour la dernière danse. Que de la merde en fait.
Derniers Commentaires