Jeudi 6 novembre 2008

 

Dans un vieux rade du Pas de Calais,

Un peu avant Arras, dans un p'tit bled paumé

Un vieux type passe tous les jours,

Toute l'année

Sauf quand sa vieille mobylette veut pas démarrer

Ça fait des années qu'il vient là,

Pour prendre son «kiki»

Le débouche artère comme il dit.

C'est un habitué, il fait partie du décor

Il lui donne du charme à ce vieux troquet,

Sans ce genre de type y'aurait plus de folklore

On ne saurait pas où l'on est.



J'vous ai pas dis son nom?

Il s'appelle Nénesse, le bon vieux Nénesse.

Ouais. C'est un ancêtre, une vieille branche qui veut pas plier,

Un de ces gardiens du temple d'une autre époque,

D'un autre temps, d'un autre monde,

D'une autre dimension.

Le genre de type qui par son langage passerait pour un étranger.

Ouais, le bon vieux Nénesse.

Un type bien



Nénesse ne vient jamais seul

Il traine avec lui ce qu'il a de plus cher au monde

Ce qu'il y a de plus cher pour chacun

La musique.

Sans la musique y'a pas de danse, y'a pas de rythme,

Y'a pas de vie.

Ouais. Nénesse traine toujours avec lui son accordéon

C'est l'or de ses yeux, son cœur

Car quand Nénesse joue, tu sais ce qu'il a au fond de lui.

Bien sur il nous fait plaisir, il joue ce qu'on lui demande

Mais quand il part seul....

Des fois, c'est ce qu'il y a dans son cœur, et des fois c'est ce qu'il lit dans nos regards.



Il a appris à jouer tout minot

L'avait sept ans, c'était en 43, sous les Boches

Quand il a commencé l'école de musique

Et ça rigolait pas à cette époque

Fallait survivre, fallait pas faire le con

Y'en a qui pratiquaient le délit de non opinion

D'autres qui luttaient

Et d'autres qui s'adonnaient à la dénonciation.



Mais il n'était qu'un enfant à cette époque

Et malgré les livres d'histoire il n'a pas tout compris

D'toute façon en grandissant, y'avait que la musique,

La musique et encore la musique qui comptait

Puis ado, il s'est mis à jouer dans les baloches,

A boire un peu, à courtiser les femmes...

Et il est vite devenu un homme

A cette époque, la vie c'était pas de la branlette intellectuelle

Tu jartais d'chez tes vieux à peine majeur

Pour aller bosser, pour aller trimer à l'usine...

Le font marrer les jeunes d'à c't'heure.


Nénesse joue de tout, de la musette, de la guinguette, de la valse, du tango

Toutes ces musiques qui faisaient tourner la têtes de nos aïeux

Et quand il joue là dans ce vieux bistrot

T'as l'impression que dans l'arrière salle

Où y'a la p'tite scène sur laquelle plus personne ne joue,

T'as l'impression qu'il y a tout un tas de gens

Qui s'amusent, qui rient, qui boivent

Qui jouent leur vie sur une danse.

Nénesse joue tout seul et pourtant tu les sens là, présents...

Tu les entends


Mais Nénesse est seul, Nénesse joue seul

Et tu sens l'esprit de ces gens, de cette époque

Du temps où les gars se bastonnaient avec honneur

Et se payaient des bières après l'embrouille.

Mais Nénesse est seul, avec nous mais seul

Dernier représentant d'une génération en train d'y aller

Dernier d'une vieille bande de potes encore apte à bouger

Enfin... tant que ça mobylette le voudra bien


J'ne fais que passer dans ce vieux rade

Et Nénesse me raconte son histoire

Et moi, j'me raconte la mienne

Et on se boit des verres, il me joue des morceaux

On commence à parler de l'inéluctable

De la fin du moment, de la fin de la musique

De la fin de la danse

De cette bonne vieille mise en bière

 

Et lui n'est pas si pressé, on verra bien selon l'seigneur

Ca m'fait drôle, chez moi y'a pas de seigneur

Et c'est pas que j'suis pressé mais j'ai pas la volonté de durer

Il me fout une bonne claque dans la gueule le vieux sage

A moi le jeune branleur, puceau de la vie

Lui peut se permettre de parler de sa mort

Moi je ne peux que parler de désespoir


Alors comme il me dit

Quand sa meule voudra plus démarrer

Que le toubib lui interdira son « kiki »

Que ces doigts seront bouffés par l'arthrite

Et que du coup il pourra plus baiser avec son accordéon

Bah il pourra aller foutre un bras d'honneur

Dans la gueule du seigneur

Pour après lui payer une bonne bière

Car tous les deux, c'était de bonne guerre


Par contre son dernier vœux avant d'y passer

C'est qu'on l'enterre avec son accordéon

Sa femme il s'en cale, la vioque avait balancé aux rejetons

L'jour où il avait chopé un cancer

Qu'il pouvait crever, qu'elle en avait rien à faire

Alors la famille tant pis, mais pas l'accordéon


Un de ces quatre j'retournerai dans ce vieux rade

Mais Nénesse n'en sera plus,

Y'aura pas sa mobylette garée devant,

Y'aura plus le son de l'accordéon,

Y'aura plus cet esprit qui volait avec les mélodies,

Y'aura juste les nouveaux anciens d'une autre génération

 

Nénesse, lui, sera dans le cimetière

P'têtre même avec rien sur sa tombe

Mais là il donnera à nouveau des concerts

A tous ces vieux potes qui continueront à danser




Ooctobre 2008


Dany


Par Dany - Publié dans : amispoetesbonsoir
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