Bienvenue et bonne lecture. P'tetre que vous vous y retrouverez
Dans un vieux rade du Pas de Calais,
Un peu avant Arras, dans un p'tit bled paumé
Un vieux type passe tous les jours,
Toute l'année
Sauf quand sa vieille mobylette veut pas démarrer
Ça fait des années qu'il vient là,
Pour prendre son «kiki»
Le débouche artère comme il dit.
C'est un habitué, il fait partie du décor
Il lui donne du charme à ce vieux troquet,
Sans ce genre de type y'aurait plus de folklore
On ne saurait pas où l'on est.
J'vous ai pas dis son nom?
Il s'appelle Nénesse, le bon vieux Nénesse.
Ouais. C'est un ancêtre, une vieille branche qui veut pas plier,
Un de ces gardiens du temple d'une autre époque,
D'un autre temps, d'un autre monde,
D'une autre dimension.
Le genre de type qui par son langage passerait pour un étranger.
Ouais, le bon vieux Nénesse.
Un type bien
Nénesse ne vient jamais seul
Il traine avec lui ce qu'il a de plus cher au monde
Ce qu'il y a de plus cher pour chacun
La musique.
Sans la musique y'a pas de danse, y'a pas de rythme,
Y'a pas de vie.
Ouais. Nénesse traine toujours avec lui son accordéon
C'est l'or de ses yeux, son cœur
Car quand Nénesse joue, tu sais ce qu'il a au fond de lui.
Bien sur il nous fait plaisir, il joue ce qu'on lui demande
Mais quand il part seul....
Des fois, c'est ce qu'il y a dans son cœur, et des fois c'est ce qu'il lit dans nos regards.
Il a appris à jouer tout minot
L'avait sept ans, c'était en 43, sous les Boches
Quand il a commencé l'école de musique
Et ça rigolait pas à cette époque
Fallait survivre, fallait pas faire le con
Y'en a qui pratiquaient le délit de non opinion
D'autres qui luttaient
Et d'autres qui s'adonnaient à la dénonciation.
Mais il n'était qu'un enfant à cette époque
Et malgré les livres d'histoire il n'a pas tout compris
D'toute façon en grandissant, y'avait que la musique,
La musique et encore la musique qui comptait
Puis ado, il s'est mis à jouer dans les baloches,
A boire un peu, à courtiser les femmes...
Et il est vite devenu un homme
A cette époque, la vie c'était pas de la branlette intellectuelle
Tu jartais d'chez tes vieux à peine majeur
Pour aller bosser, pour aller trimer à l'usine...
Le font marrer les jeunes d'à c't'heure.
Nénesse joue de tout, de la musette, de la guinguette, de la valse, du tango
Toutes ces musiques qui faisaient tourner la têtes de nos aïeux
Et quand il joue là dans ce vieux bistrot
T'as l'impression que dans l'arrière salle
Où y'a la p'tite scène sur laquelle plus personne ne joue,
T'as l'impression qu'il y a tout un tas de gens
Qui s'amusent, qui rient, qui boivent
Qui jouent leur vie sur une danse.
Nénesse joue tout seul et pourtant tu les sens là, présents...
Tu les entends
Mais Nénesse est seul, Nénesse joue seul
Et tu sens l'esprit de ces gens, de cette époque
Du temps où les gars se bastonnaient avec honneur
Et se payaient des bières après l'embrouille.
Mais Nénesse est seul, avec nous mais seul
Dernier représentant d'une génération en train d'y aller
Dernier d'une vieille bande de potes encore apte à bouger
Enfin... tant que ça mobylette le voudra bien
J'ne fais que passer dans ce vieux rade
Et Nénesse me raconte son histoire
Et moi, j'me raconte la mienne
Et on se boit des verres, il me joue des morceaux
On commence à parler de l'inéluctable
De la fin du moment, de la fin de la musique
De la fin de la danse
De cette bonne vieille mise en bière
Et lui n'est pas si pressé, on verra bien selon l'seigneur
Ca m'fait drôle, chez moi y'a pas de seigneur
Et c'est pas que j'suis pressé mais j'ai pas la volonté de durer
Il me fout une bonne claque dans la gueule le vieux sage
A moi le jeune branleur, puceau de la vie
Lui peut se permettre de parler de sa mort
Moi je ne peux que parler de désespoir
Alors comme il me dit
Quand sa meule voudra plus démarrer
Que le toubib lui interdira son « kiki »
Que ces doigts seront bouffés par l'arthrite
Et que du coup il pourra plus baiser avec son accordéon
Bah il pourra aller foutre un bras d'honneur
Dans la gueule du seigneur
Pour après lui payer une bonne bière
Car tous les deux, c'était de bonne guerre
Par contre son dernier vœux avant d'y passer
C'est qu'on l'enterre avec son accordéon
Sa femme il s'en cale, la vioque avait balancé aux rejetons
L'jour où il avait chopé un cancer
Qu'il pouvait crever, qu'elle en avait rien à faire
Alors la famille tant pis, mais pas l'accordéon
Un de ces quatre j'retournerai dans ce vieux rade
Mais Nénesse n'en sera plus,
Y'aura pas sa mobylette garée devant,
Y'aura plus le son de l'accordéon,
Y'aura plus cet esprit qui volait avec les mélodies,
Y'aura juste les nouveaux anciens d'une autre génération
Nénesse, lui, sera dans le cimetière
P'têtre même avec rien sur sa tombe
Mais là il donnera à nouveau des concerts
A tous ces vieux potes qui continueront à danser
Ooctobre 2008
Dany
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