Bienvenue et bonne lecture. P'tetre que vous vous y retrouverezUN WEEK END COMME UN AUTRE
C'était comme d'hab, le retour hebdomadaire à la case du paternel après la semaine de fac. C'était un vendredi de juin, il faisait beau, j'étais en partiels et cela ne s'annonçait pas mal étant donné que j'avais relativement assuré mes contrôles continus. Il ne me restait que quelques épreuves à l'écrit et l'année serait enterrée.
Ce soir de retour, rien de spécial à faire. Mon pote Gui m'appelle et propose de se pointer. Il arrive une dizaine de minutes plus tard.
Quand je suis rentré le vieux n'était pas là. Comme d'hab, au bistrot avec le truc qui lui servait de gonzesse et qui allait devenir sa femme. Il n'y avait que mon frérot qui était présent, avec deux de ses copains, que j'avais vu grandir, et cela me faisait triper de les connaître encore alors qu'ils avaient quinze ans et qu'ils se mettaient à faire les même conneries que moi à leur âge, p'têtre même avec un peu d'avance.
Nous nous sommes joints à eux, à boire des bières, et nous fumions. On se marrait bien. Je les impressionnais en leur parlant de ma vie d'étudiant, des soirées qu'il y avait, les gens que l'on rencontrait, les cours en amphi, les défonces avec les potes... En fait tous les joyeux travers de ceux qui ont du mal à se maitriser au contact des vices qui pouvaient se présenter. Il n'y avait que de ça dont je pouvais leur parler. L'Histoire, tout ce qui pouvait avoir attrait à la culture générale ou à quoi que ce soit du genre, ne les intéressait nullement. Ils n'iraient pas à la fac, ils n'en n'avaient pas les moyens et pas l'envie.
Ça a duré un temps comme ça, et avec mon pote on a décidé de se faire notre petite promenade nocturne hebdomadaire dans le bled en continuant à fumer et à discuter sur nos passés, présents et hypothétiques avenirs.
Même si j'étais à la fac, je n'apprenais rien. Je me spécialisais dans une matière et allais droit pour l'enseignement, et si j'avais de l'ambition, j'irais peut-être enseigner à la fac. Cependant, je restais conscient, ce ne serait pas tâche aisée vu mon mode de vie, puis, étais-je bien certain de vouloir enseigner? Mais concrètement, pour la vie de tous les jours, je n'apprenais rien. Mon job chez les vieux n'était en rien avilissant mais aucunement enrichissant, si ce n'est dans l'appréhension de la vie et du temps qui passe. Et pour mon pote c'était la même. Il avait quitter la fac et la région pour se planter en deux ans avec une femme et il était de retour, en formation dans l'industrie, pour finir ouvrier au pire. Ce qui n'était guère glorieux pour deux types qui se demandaient bien ce qui les avait poussé là et conscients du jugement des anciens potes. Ouais. La course à la réussite sociale et à la reconnaissance locale. Quand tu n'y es pas, c'est toi qui alimente la rubrique «Vieux potes qui ont foiré et qui ont changé». On en était là. Limite rubrique nécrologique. Mais au moins ce n'était pas la rue.
Merde, la question qui se posait était de savoir qui de nous ou d'eux avaient raison. Car eux voulaient se persuader d'avoir raison. Sur la valeur du travail, sur le fait d'avoir un bel appart ou une belle maison, de faire des gosses, d'être casés, de bien cotiser pour une retraite bien méritée, insouciants face à l'hypothétique soudaineté de leur mort certaine...Ça leur plaisait bien, ça devait les rassurer. Moi, aussi pauvre mais pas misérable que j'étais, je pouvais m'enorgueillir d'être déjà moins dans la merde qu'auparavant, quand je vivais encore chez la darone. Pour le reste, pour l'avenir, aucune envie de m'en soucier. Le quotidien est un chat d'un autre calibre à fouetter.
C'était agréable ces ballades nocturnes dans la ville. A partir de vingt-deux heurs, quasiment aucune circulation, les jeunes étaient regroupés en groupes, en fonction des affinités, des âges, dans quelques lieux bien ciblés. Les gendarmes faisaient leurs rondes mais ils n'étaient pas encore paranos, ils ne s'arrêtaient pas systématiquement pour contrôler les papiers, puis nos dégaines nous permettaient d'être relativement tranquilles face à ce risque. Le calme de la nuit, le souffle du vent du littoral, ces nuages qui défilaient en nous laissant entrevoir les étoiles, les lumières de Calais au loin, comme celles de l'autoroute.... Parfois, on prenait la caisse et faisait les quelques bornes qui nous séparaient de la plage et allions méditer dans les mêmes conditions en regardant la mer. Rien de telle que la mer pour discuter.
Mais ce soir-là, nous sommes restés dans le bled. Partis de chez le daron, nous sommes remontés jusqu'à mon ancien quartier, rond-point Beethoven, puis avons traversé le quartier de la rue du Hasard, remonté jusqu'à la rue des Anciens d'AFN, rejoins le quartier des Petits Moulins, pour revenir sur la Nationale et regagner notre point de départ. En tout une heure de promenade. A la maison, toujours pas de paternel, toujours bloqué dans un rade sans doute, le frangin avec ses potes toujours dans la piaule. On retourne squatter avec eux, je bois quelques verres, en roule d'autres, le temps passe et on se marre.
Puis vers minuit, voilà que le vieux rentre avec sa grognasse et une autre gonzesse, genre vingt-cinq trente piges, pas super mignonne mais baisable. Connaissant le bonhomme, j'vois venir le plan qu'il va tenter de se faire les deux. Mais à voir l'état des deux vieux, il n'y avait pas grand risque. Trop d'alcool tue l'alcool.
Ça met la musique de merde à fond sur la vieille chaine pourrie du genre Dance à deux francs que te rabâchent les radios et les pubs à longueur de temps et qui te font dandiner du cul tous les abrutis écervelés de notre époque. Avec mon pote et mon frère on se fend la gueule d'un tel spectacle, c'est pitoyable de voir des gens dans un tel état, lamentables, à trois, à vivre un trip désolant et pathétique pour tenter d'oublier leur condition, bien que je n'ai jamais pensé qu'ils aient jamais été réellement conscients de cela. Ou alors ils n'avaient plus aucun respect pour eux-même.
Nous, on reste au premier, dans la piaule, à en rire mais aussi à déblatérer sur l'échec de la vie du daron. Ce con avait divorcé au bout de treize années pour une gamine de dix huit balais qui l'a largué le jour de la Saint Valentin, il avait planté ses quatre mômes, laissé couler ma mère dans l'alcool, s'était toujours maqué avec des paumés alcooliques et atteintes... Et à chaque main que j'avais pu lui tendre pour discuter, il se prenait pour un dur et tenter de jouer le rôle qu'il n'avait jamais tenu. Comme si ce bouffon allait me dire ce que j'avais à faire. Moi aussi je m'enfonçais, mais je savais pourquoi, et je n'attendais rien de la vie. Quand t'as trop bouffé de merde, tu n'as plus le goût des choses. On avait le même problème lui et moi, la mort. La différence était dans son appréhension. Lui ne pouvait l'affronter de peur de prendre vraiment conscience de son échec et du désert qu'était sa vie; moi, j'avais déjà choisi le désert pour vivre, restait à savoir si ce serait le froid ou la soif qui s'occuperait de régler mon cas.
Tableau déplorable que cette scène qui se jouait au rez de chaussée. Après un peu plus d'une heure, mon pote et moi avions envie de voir ce qui se passait de près, histoire d'halluciner un peu sur la médiocrité de leur moment. Alors on a pris l'escalier, et à travers les vitres des portes du salon nous avons pu constater les dégâts. La vioque était en train d'essayer d'organiser ses mouvements en ce que de coutume on appellerait une danse. Mais à chacun de ses gestes, elle flanchait sur ses jambes et elle n'était pas loin de chuter. Or, elle se redressait toujours en titubant et faisait voler ses bras tentant de se caler sur le rythme. Derrière elle se tenait sa copine qui tendait ses bras vers l'avant pour essayer de la retenir en cas de chute. Nous nous sommes regardés les yeux écarquillés avec mon pote. Là, ça tenait de la quatrième dimension!!
Nous avons avancé et franchis la porte. La musique était très forte. Je jetais un coup d'œil dans la pièce ainsi qu'à la cuisine mais je ne trouvais le vieux. En me retournant je constatais qu'il était avachi sur son lit, trop éméché pour continuer à suivre les débats. La vieille s'est excitée de notre présence et à continuer de plus belle sa chorégraphie impudique. Elle hurlait des paroles incompréhensibles imitant la musique. Quelques instants je me suis demandé ce que je foutais là, à cette heure, dans cette maison, avec ces gens. N'était-ce point une mauvaise scène d'un mauvais film qui venait se glisser dans mon histoire. D'ailleurs était-ce bien mon histoire? Étais-je vraiment présent? Merde, tout cela était bien vrai. Juste un nouvel épisode d'une existence pas banale.
Là, on touchait un degré élevé de ce que la bassesse du sens de nos vies peut nous pousser à faire. Je n'éprouvais aucune pitié, aucun sentiment qui pouvait me donner envie d'essayer de discuter avec eux pour leur expliquer qu'il n'était peut-être pas trop tard, qu'il était encore possible pour eux de ne pas gâcher leurs dernières années dans un ersatz d'existence. Chacun son trip après tout. A chacun sa manière de se donner en spectacle jusqu'à ce que le rideau se baisse.
Avec Gui, nous allons dans la cuisine pour nous servir à boire. La vieille nous suit et se pose dans l'encadrement de la porte, nous fixe et commence à jacqueter.
« Ouais les garçons, c'est la fête!! dit-elle tanguant comme un chalutier, faut s'amuser!! »
Elle avait du mal à tenir droit malgré ses efforts. Elle tendit une main vers moi et caressa les cheveux brièvement le temps que je me recule un peu. Elle me fixait et repris:
« Tu sais qu't'es beau Dany!! T'es plus beau encore que ton père, j'adore tes cheveux!! » Un filet de bave coulait de ses lèvres en même temps qu'elle causait. « Viens près de moi, j'vais t'montrer...
« Qu'est-ce que tu veux me montrer? » Je n'aimais pas le regard de son œil non collé à sa paroi nasale. A vrai dire je ne m'attendais pas à ce que j'allais entendre par la suite.
« J'vais t'montrer comment on baise!! elle montait la voix. J'vais t'montrer comment qu'on BAISE, j'vais t'BAISER comme on t'a jamais BAISE, j'vais t'sucer comme on t'a jamais sucé... »
Merde, j'avais du mal à croire ce que je venais d'entendre mais à voir la gueule de mon pote je n'avais pas halluciné. Assez froidement je lui répondis:
« Tu vois ma grande, j'vais t'expliquer pourquoi jamais, tu m'entends, jamais je ne tremperai ma queue dans ta sale chatte. Primo, t'es quand même la meuf du vieux alors j'voudrais pas abuser. Secondo, t'as vu ta gueule. T'es trop moche, tu pourrais même pas me foutre la gaule, même les yeux bandés pour adoucir le massacre visuel, et sous LSD ta tronche me ferait partir en bad trip. Tercio, j'ai bien envie de baiser quelqu'un ce soir mais ce n'est pas toi, c'est ta copine, lui mettrais bien un coup de bite ou deux pour le fun. ».
A peine le temps d'achever de prononcer ces phrases qu'elle se retourne en furie contre sa copine.
« T'ES UNE SALE PUTE!!!. C'est moi qui vais me le faire ce soir, t'as compris, t'as pas intérêt de le toucher, c'est le mien!!!! »
« MAIS T'AS ¨PAS COMPRIS CONNASSE!!!! Y'a pas moyen que tu me touches, que j'te foute mon chibre entre tes cuisses ».
Gagné par la nervosité je la poussais contre la porte et allais me servir un ricard dans le salon, baissais la musique et fermais la porte de la chambre du daron. Il allait falloir ruser pour avoir la paix. Elle aurait été capable de me suivre jusque dans ma piaule, ou d'attendre que je sois endormi pour me sauter dessus. Alors tant pis.
Je lui fis signe de s'asseoir autour de la table et lui ai proposé un verre, puis un autre et ainsi de suite. C'était une vraie alcoolique, je n'en voyais pas le bout. Mais le piège fonctionnait. A force de rester statique sur la chaise, petit à petit elle se ramassait sur elle-même, avait de plus en plus de mal à empêcher sa tête de bouger seule. Puis je l'embrouillais à lui parler et sa concentration faiblissait à vue d'œil. Elle ne comprenait rien à ce que je lui racontais mais de temps à autre elle tentait de s'exprimer mais c'était de simples sons incohérents qui sortaient de sa bouche. Finalement après un affrontement long de plusieurs verres, elle finit par s'effondrer. J'étais bien arrangé aussi. Avec sa copine nous l'avons foutu dans le plumard. Le danger était écarté, j'allais pouvoir apprécier quelques heures de sommeil bien méritées après toutes ces émotions. Mon pote était parti depuis bien longtemps. Je proposais à la copine mon lit, mais elle préféra le canapé. Dommage. Ça ne m'aurait pas fait de mal.
Le lendemain, réveil vers midi, gueule de bois carabinée, retour sur les évènements de la veille. Putain, quel carnage quand même. Je me décidais à ne rien dire au vieux. Il devait être au courant que sa femme devait écarter les cuisses facilement lorsqu'elle était sous alcool. D'ailleurs ça devait être pour ça qu'elle arrivait à rester avec et inversement. Alcoolisés H24. Puis sans doute qu'elle ne devait se souvenir de rien vu la cuite qu'elle s'est ramassée... Et c'est ce qu'il me semble, vu son comportement, elle ne devait avoir aucune trace dans sa mémoire des évènements.
Je passe sur les évènements du samedi. Les vingt balais du frère d'un vieux pote. Grosse soirée arrosée avec gros partage en couille et les pompiers qui arrivent à cinq heures du mat'. Rentré à sept heures avec les yeux bien rouges...
Dimanche, réveil encore difficile. J'me dis qu'il va falloir calmer un peu, ça devient trop régulier les virées qui te mettent dans le gaz. J'me monte un kawa, et me pose tranquille à regarder la télé, histoire de décuver dans le calme. De toute façon, c'est l'heure de la sieste en bas.
Puis on sonne à la porte. On insiste. Plusieurs fois en quelques secondes. Alors je saute dans mon futal pour aller ouvrir, car si c'est un de mes amis ou un de ceux de mon frère, on aurait le droit à une bonne gueulante, et vu mon état c'est pas le moment.
C'est une gonzesse, pas loin de la trentaine, accompagnée d'une petite fille d'à peine cinq ans. Elle entre sans prêter attention à moi, crie après les vieux et pénètre dans le salon. J'me dis qu'elle connait bien la case, puis ce n'est pas à moi qu'elle vient casser les couilles. Je remonte, m'en roule un p'tit et me plonge dans un bouquin.
L'appétit me creuse alors je descends pour grignoter un truc. Ils sont autour de la table, le ricard est sorti, et ils n'en sont pas à la première tournée. La gonzesse, Stéphanie, m'invite à me joindre à eux mais je refuse, le foie a encore du mal. Je m'excuse et retourne m'isoler. J'ai trop vu de poivrots pour le week end.
Mais à nouveau je dois descendre. Ils ont changé de place, ils sont dans le jardin autour d'une table de camping. Je vais voir ce que ça donne, et tombe dans le panneau. Je m'installe à table et me fait servir. La belle mère a déjà le filet de bave qui pend au bord de ses lèvres et le vieux a les yeux qui brillent. Stéphanie commence à craquer son sac. Elle s'est mariée y'a cinq ans avec son amour de jeunesse. Z'ont eu deux mioches. Trois et un ans. La petite avec elle est sa nièce. Vie de couple foireuse, chômage, alcool, envie de tout plaquer mais y'a les gosses, un peu de violence et tout le tralala... Typique du coin. Elle m'avoue qu'elle s'est plantée en bagnole quelques jours avant. Mais les verres défilent. Alors j'essaie de la rassurer, mais quelque part je suis déjà convaincu, je sais que c'est déjà foutu pour elle.
Elle me bassine pour que je les accompagne dans un bar du Petit Fort Philippe. Même les vieux insistent, ils veulent me montrer leur « repère ». Me laisse convaincre. Quand j'étais marmot il aimait bien me trainer avec lui dans les bistrots pour se faire reluire. Et déjà gamin je le trouvais ridicule. Faut juste que je sois rentré à temps pour que Gui me prenne pour rentrer à Lille.
Une bonne douche et c'était parti. Sur la route, ils me disent que je vais rentrer seul dans le café et commander un demi sur le compte de la pétasse. J'apprends que c'est le surnom de la vieille là-bas. Tiens. Etonnant.
On se gare et je vais vers le bar. J'entre et je vois tous les regards se tourner vers moi. Les autochtones n'étaient que quelques vieux habitués de cinquante berges, des pêcheurs ou des ouvriers qui avaient le cœur à l'ouvrage. Il y avait deux femmes plutôt pas mal dans la trentaine aussi. Je ne comprenais pas leur présence dans ce lieu. La taulière était une grosse bonne femme à la trogne pas très courtoise, à l'âge bien avancé. Une vrai femme de marin.
Je fais c'qu'on m'a dit, et la patronne, après avoir joué l'ignorante et après avoir vu que j'avais les moyens de me payer ma bière, me sers en me faisant comprendre qu'elle savait de qui je parlais. Pas besoin de demander ce qu'elle en pense vu son regard. Quelques instants plus tard, l'équipe entre, et le vieux ne peut s'empêcher de vanter notre parenté et les vannes contre lui se mettent à voler, et j'en profite pour rajouter ma couche. Quelques bières après, on se met en route vers le domicile de Stéphanie, un pack avec nous.
Quand on arrive, je vois que son plus vieux est avec son cousin, à peine plus âgé que lui, et que le petit a passé l'après midi dans son berceau. Un chien leur tenait compagnie. Ouais, la meuf a perdu tout contact avec la réalité, ou alors elle avait vraiment confiance dans les petits. On me faisait aussi le coup quand j'étais gosse, et je gardais les frangins et la frangine. Il paraissait que j'étais un gamin conscient et intelligent, donc qu'il n'y avait pas de souci à se faire. Mais là, en les voyant...
On se pose autour de la table du salon et distribution des bières. Le vieux et moi nous faisons face, idem pour les femmes. On s'allume des clopes, on picole, ça discute. Suis un peu raide et j'me dis qu'il ne faut pas que je tarde trop. J'appelle mon pote et on se met d'accord pour le départ. Je le tiendrai au courant de l'évolution des évènements.
On en tient tous les quatre une bonne, et je sens que le ton monte entre les gonzesses. La vioque enchaine la jeune sur la façon de se tenir quand on est au travail. Les deux bossaient ensemble dans une maison de retraite en tant que femmes de ménage, et il y avait peu de temps de cela, Steph avait passé sa matinée de taf à gerber et à pioncer dans un coin pour se remettre de sa cuite de la veille. Et ça n'avait pas l'air de plaire à l'autre qui s'était coltiné tout le boulot toute seule. Ah!! La solidarité féminine!! Le ton monte. Le vieux reste silencieux dans son coin, il ne s'en mêle pas. De mon côté aussi c'est le silence radio mais je commence à monter doucement en moi. Plus je l'entends causer plus j'ai envie de lui en claquer une bonne dans sa face, la « Marie Trintigner » si on veut, mais sans aller aussi loin que notre cher Bernard.
Merde, c'est vrai. Pour qui elle se prend pour donner des leçons? Est-ce qu'elle s'est regardée dans un miroir? Bordel, elle ne se souvient vraiment plus de ce qu'elle m'a fait l'avant veille, ou alors c'est du foutage de gueule. L'autre voit bien à ma tête qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond pour moi mais il me fait signe de ne pas m'en mêler. Mais c'est pareil pour lui pour qui se prend-il?
Je laisse la conversation dégénérer lentement mais je commence à n'en plus pouvoir, à ne plus tenir. J'ai vraiment envie de lui claquer le bec, qu'elle se la ferme, qu'elle arrête de broncher. Surtout qu'elle insiste vulgairement sur la connerie de sa copine. Alors je laisse venir, c'est présent, et ça éclate...
« TU VAS LA FERMER TA SALE GUEULE DE CONNASSE DE MERDE ». Le cri du cœur était sorti. Ça me soulageait. Les gens étaient stupéfaits, immobiles, figés l'espace de quelques instants. Mais de suite, les éclats de voix se mirent à fuser.
« Mais pour qui tu te prends? Tu la fermes et tu ne te mêles pas de ce qui ne te regarde pas, t'as compris? » me dit le vieux. La vieille enchaina hurlant que personne ne pouvait se permettre de lui parler ainsi. Tout le monde s'y mettait, c'était l'anarchie. Ça gueulait de partout. La colère en moi mélangée à l'alcool me donnait des forces. Le moment que j'avais tant attendu depuis tant d'années était enfin arrivé. J'allais pouvoir le descendre avec mes mots, choisis avec soin depuis tant de temps. Je savais que j'allais frapper là où ça faisait mal, violemment, que j'allais le détruire. Alors j'ai haussé ma voix plus forte que les leurs pour imposer mon écoute...
« Le vieux, c'est toi qui va la fermer. T'es p'tetre pas au courant, mais toi et moi avons le même sang, et c'est le même qui coule dans les veines de mon petit frère. Et tant qu'il vivra chez toi j'me sentirai concerné par la merde des évènements pathétiques qui s'y déroulent. Alors, tu vois tu fais ce que tu veux de ta vie. J'te dirais même que j'en n'ai rien à foutre de ta gueule. Tu n'es qu'une bite qui a craché plusieurs fois dans la chatte d'une gonzesse paumée et qui a engendré des rejetons qui n'ont rien demandé et qui se retrouvent à être mal, perdus, sans croyances... Tu vois le truc que tu fourres régulièrement a voulu que je la lui mette bien profond vendredi soir. J'aurai pu la démonter sur la table du salon pendant que tu cuvais comme un ivrogne. Et t'aurais rien griller. J'comprends que t'aies pas envie de crever tout seul, c'est de ta génération ce genre de principe. Puis au moins quand tu passeras l'arme à gauche t'auras quand même des têtes présentes pour t'enterrer, faute d'avoir ta famille autour de toi ce jour-là. Surtout que tes vrais potes sont partis...Merde, depuis ma naissance ta présence me réduit à néant. T'as jamais rien fait pour nous et tu nous as presque affamés, t'as détruit la darone. Alors que tu n'aies plus aucun respect pour toi ce n'est pas mon problème, crèves comme tu veux, avec qui tu veux et comptes sur moi pour venir avec mon frangin pisser sur ta tombe le jour de ta mise en bière...
« Putain , Dany, tu vas me parler autrement, je suis ton père, tu n'as pas le droit de me parler comme ça sinon tu vas t'en prendre une dans ta gueule dont tu vas te souvenir toute ta vie!!!!!
« Va te faire foutre connard, t'es quoi? Un père? Mon cul ouais. T'es comme un type qui aurait fait un don de sperme, un anonyme qui a engendré par insémination artificielle tellement tu devais être raide chaque fois que t'as engrossé ma mère. Tu ne te souviens même pas des dates de naissance de tes soi-disant gosses. Alors t'es rien pour moi, même pas un pote, même pas une connaissance. L'homme invisible, une vieille ombre de passage à l'occaz. Comme Dieu, un concept de merde pour personne en crise d'identité. Et manque de bol pour toi suis un putain de mécréant de première catégorie, un fils de pute qui n'attend rien, surtout de ta part.... »
J'ai continuer comme ça un long moment à reprendre un à un les faits marquants de vingt trois piges de ce qu'on a l'habitude d'appeler la vie et qui portaient l'empreinte de la désolation qu'il avait semé chez ce qu'il appelait ces gosses.
Je tremblais de partout, mais j'étais hargneux, avec de la force dans la voix. Je le voyais se décomposer sous le poids de mes phrases et je prenais mon pied. Merde, je faisais du Freud, je tuais le vieux, et je prenais mon pied. Cet enculé en prenait en dix minutes autant que moi-même j'en avais pris pendant toutes ces années. Ça tournait en moi, je commençais à me sentir mal, la violence de cette éjaculation de haine enfermée dans le silence pendant tant d'années me prenait toute mon énergie. Je prenais soin de lui ressortir tous les épisodes considérés comme des coups de poignard, et les lui envoyaient direct dans le cœur. J'ai vu dans son regard qu'il se rendait compte qu'enfin il était assis sur le banc des accusés et qu'il prenait conscience, horrifié, de tout ce qu'il n'avait pas fait pour nous, de tout ce qu'il avait fait pour lui et qui l'avait amener dans cette impasse dans laquelle la mort est moins pitoyable que la vie. Mais je savais que cela ne durerait pas. Trop fier qu'il était pour se regarder en face, pour affronter l'échec qu'il était.
Ça gueulait sérieux entre nous, et les femmes se la fermaient, les gosses s'étaient réfugiés dans leur chambre. Le vieux n'en pouvait plus d'entendre ce que je lui claquais à la gueule. Il savait que j'avais raison. Lui aussi tremblait.
« Arrête Dany, j'vais t'en coller une!!
« Vas y le vieux, j't'en prie, frappe le premier, j'attends que ça, que tu me cognes histoire qu'une goutte de sang tombe de ma bouche et qu'après je t'éclate la gueule jusqu'à te défigurer à vie. J'te préviens, frappe le premier car après t'en auras plus l'occasion!!!
« Arrêtes j'te dis, arrêtes!!!!!!!! »
Là intervint un troisième acteur. Le mec de Steph était à la fenêtre frappant sur la vitre comme un bourrin. Elle ne voulait pas le laisser rentrer. Un deuxième mélodrame se mettait en branle. Ça gueulait entre eux comme ça gueulait entre le vieux et moi. Puis il réussit à ouvrir la fenêtre alors qu'elle l'avait entrouverte pour l'envoyer chier. Steph vola contre le mur; lui, enjamba l'encadrement, et se mit aussi à hurler.
« Qu'est ce qu'il se passe ici bordel? Espèce de connasse qu'est ce que t'as à pas vouloir me laisser entrer? Et c'est qui ces deux connards là? Qu'est ce que vous foutez chez moi?
Je me retournais vers lui « Qu'est ce que t'as toi, tu veux aussi en prendre dans ta face, tu veux que je te remette les idées en place. Là suis en train de régler mes comptes avec ce type alors ou tu nous laisses finir notre petite causerie ou j'm'occupe de ton cas de suite, t'as le choix. J'suis pas là pour me marrer et j'ai suffisamment les nerfs pour t'exploser et le vieux ensuite. Donc tu la fermes, tu nous laisses finir, après on se casse et tu feras ce que tu veux de ta grognasse. J'm'en tape. Tu la tartes, tu lui fais ce que tu veux mais d'abord tu me laisses finir avec l'autre. »
On en était à un seuil critique. Le silence s'était imposé. Juste des respirations haletantes à cause de la nervosité. Est-ce que ça allait éclater? Y allait-il avoir des coups?
J'crois que ça aurait fait du bien à tout le monde. J'avais besoin de me faire défoncer la gueule et j'avais besoin aussi de frapper. Fort. Sans limite. Après quelques instants, les larmes me montèrent aux yeux. Je n'en pouvais plus. Je n'avais plus aucun contrôle sur mes membres, j'avais la tremblote du mouton. Juste un coup et ma paralysie aurait cessé et je serais parti dans la pire des rages. J'aurais tout détruit, tout brisé. Mais au fond, lui comme moi on avait besoin de se cacher, chacun dans un coin, seuls, au milieu de nul part, au milieu de personne. Alors il a parlé. On va monter dans la caisse et prendre la direction de la baraque, j'allais préparer mes affaires et définitivement franchir le seuil de cette maison qui finalement n'aura jamais su me persuader que j'étais censé être chez moi, et non chez un type quelconque, qui ne méritait même pas la moindre attention.
Nous sommes partis. Je ne sais ce qu'il s'est passé chez la gonzesse, mais nous y avons laissé l'autre vioque sur place, valait mieux pour son grade, pour tout le monde. Je n'ai su dire un mot de la route, puis en somme, était-ce bien nécessaire? Surtout que j'étais totalement paralysé par les nerfs. Les larmes coulaient à grosses gouttes, mais je n'étais pas triste. J'avais déjà imaginé ce genre de scénario, je savais à quoi m'attendre. Je n'étais pas déçu ni surpris. Juste blasé. J'avais craqué mon sac, c'était déjà ça. La prochaine conversation serait nettement moins houleuse. Ce serait sans doute lors d'une mise en bière. Après, à savoir si ce sera la mienne ou la sienne, on verra bien...
Arrivés chez lui, j'étais toujours incapable de produire le moindre son. Je convulsionnais limite, je ne pouvais réellement me contrôler. Je griffonnais sur un morceau de papier quelques mots pour que mon frère appelle mon pote et vienne me chercher de suite. Mon frère avait peur, il ne comprenait rien à ce qu'il se passait. J'ai juste su balbutier quelques mots noyés entre mes pleurs et lui fit comprendre que je lui expliquerais plus tard. Gui arriva très vite et eut la même réaction que mon frangin. Il ne me posa pas de question, m'aida à préparer mes affaires, les chargea dans le coffre. Je dis au revoir à mon petit frère et nous nous mettons en route.
Il m'a fallu une demi heure et un gros joint comme il le fallait pour retrouver le langage et lui expliquer les évènements.
Mouais, c'est typique Nord-Pas-de-Calais ce genre de topo. Le seul hic, c'est d'être conscient réellement de ce qui se joue, d'en être sensible et d'en être un acteur, ou une victime. Ça occupe la mort, c'est un genre de test d'endurance pour voir jusqu'à quel point tu es capable d'encaisser les coups et de redresser la tête pour regarder cet horizon certain qui pointe au loin sans agressivité, sans rature, et qui pourrait te proposer un repos plutôt confortable. Mais faut le mériter ce confort, et il n'est pas gratuit. En tout cas, pas pour tout le monde. Moi le premier.
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