Encore un Noël lillois. Qui s'annonçait comme les précédents. Certainement que j'me retrouverais avec quelqu'un, le tout décidé au dernier moment. Toujours pas envie
de le faire avec la famille, grosse tendance à vouloir être seul, vraiment seul, isolé, sans personne autour. Une ville abandonnée. Je rêvais à une ville vide de toute âme, de toute présence, sans
même aucune enseigne ressassant sans cesse sa boucle lumineuse obsédante. Comme une ville qui brusquement aurait subit une hémorragie. Je voulais entendre les oiseaux, égoïstement, voir la Deule
figée, la Citadelle abandonnée.
Du haut de ma tour j'appréciais cet Hiver froid. Pour le reste, traditionnel. Envie de vide, bière et beue de bonne compagnie, énergie outrancière à vouloir la débauche, la
dépossession, l'égarement. Gros soucis de sommeil. Pour changer quand même, le boulot, contrairement aux années précédentes me contraignait à me lever tous les matins. C'était les vacances, donc
aucune visite au musée. Je passais mes journées seul, dans le silence, à classer des documents, à tenter de trouver de l'inspiration pour mes textes ou mes lettres en partance pour l'Argentine.
Le soir retour à la coloc. Je restais la plupart du temps dans ma piaule, isolé. Les présences humaines me fatiguaient. Sauf autour de quelques verres, pour cracher sur le
monde, nos conneries, notre abrutissement. Mais je préférais fumer et boire seul. Ça me donnait mal au crâne d'écouter les gens raconter leurs journées, les différents aléas de leur quotidien
professionnel, de ce qu'ils appelaient la vie. Non pas que je n'en n'avais rien à battre, mais moi-même je ne trouvais pas forcément d'utilité à échanger là dessus. Puis j'appréciais d'autres
compagnies pour mes besoins pressants d'expression orale. En fait, l'approche des fêtes nous mettait tous dans un état semblable mais nous ne l'extériorisions pas de la même façon. J'avais enchainé
les débuts de soirées costauds en solitaire pour me retrouver ensuite dans les bars puis chez les gens à vider les dernières cartouches. En fonction des commodités, je restais ou taillais. Un soir,
je m'étais déjà enfiler trois bouteilles de Leffe et quelques buzz, puis à une heure du mat', me suis retrouvé au comptoir du Kremlin à démolir le monde avec une amie en enquillant whisky sur
whisky puis à terminer chez elle torchés à s'achever à coup de Montbazillac et d'écriture automatique. Merde, les tauliers nous regardaient bizarre, on devait leur faire peur.
Et là, c'est le Grand soir, c'est Réveillon. Y'a même pas un semblant de déco dans l'état d'esprit dans l'appart. Alors j'ai juste l'impression d'une journée ordinaire.
J'vais au taf, et j'enchaine vers le LIDL, suis presque sans un alors on va se la faire mais à p'tit tarot. Escalopes, crème fraiche, bière, des chocolats, histoire de...Je sors de là, et toujours
autant de galériens à la sortie. Et les Roms, leurs gamins, les types jouant de l'accordéon. Non, c'est vraiment une journée ordinaire, y'a pas à dire.
J'me rentre. Suis seul ce soir au douzième. J'admire la vue, Lille qui semble endormie, malgré le début de soirée. Et j'entame les hostilités. Suis pas pressé, demain c'est
grasse mat', mais j'ai plus soif que faim. Je me traine à zapper sur la télé, à lire la presse sur le Net, à regarder quelques clips et sketches...J'me relis quelques pages des aventures de Nick
Belane, et me sens un peu comme lui, à courir après quelque chose sur lequel je n'ai aucun indice, à fréquenter cette dame aux formes envoutantes qui plante tout à chacun à son bon vouloir, à être
à cet instant seul, à me souvenir d'une vieille phrase du daron quand j'étais gamin « Tu seras un bon à rien toute ta vie ». Merde, voilà que j'me mettais à gamberger sur ma vie et son
tableau à bientôt trente piges. On pourrait faire pire, vu les espoirs que fondaient sur moi tout un tas de gens quand j'étais gosse. « Tu feras des études!! Tu iras loin!! Tu es
intelligent.... ». Puis ça dépend des critères que l'on sélectionne. Question confort de vie matérielle, je m'en cale donc la question est réglée et j'étais loin de vivre dans un taudis.
J'avais ce qu'il fallait pour être en accord avec le vingt et unième siècle Et ma p'tite paie me suffisait. Des études, j'en avais fait...si on veut. Après, en ce qui concerne la question bien être
intérieur...enfin, j'sais pas s'ils voulaient me parler de ça....
Mouais. Ça faisait ambiance pesante quand même, mais j'me rassurais car malgré cette solitude volontaire et ce drôle de monde alentour qui continuait à tourner tout comme
si de rien, y'avaient des tas d'autres gens qui étaient seuls aussi, avec eux-mêmes, pour ceux conscients de cela, qu'il y avait aussi des tonnes de personnes qui étaient à la rue, dans un pays en
guerre, à crever du SIDA... En fait j'étais un sacré veinard. De la bouffe, de l'alcool, un toit. Alors je décidais de trinquer pour eux. C'était ma p'tite béa de descendant chrétien en ce soir de
commémoration de la naissance du plus grand surfeur de tous les temps.
Donc merde quoi, ce soir c'est fête!! Alors je fais péter du bon son, j'me mets à bouger dans tous les sens comme une pucelle en rut, j'm'en ouvre une autre et re-salue bien
bas les autres galériens de mon époque, en roule un nouveau et continue d'évacuer l'excès d'énergie et d'enthousiasme qui me possède alors. Finalement je retombe et me regarde le vingt heures. Pas
grand chose à se mettre sous la dent. C'est Réveillon alors on ne va pas sabrer le moral des gens, déjà que c'est la crise.... Alors quel truc débile je vais pouvoir me mater? Y'a rien de
transcendant de prévu ce soir, les films traditionnels, les émissions de vidéos connes mais qui font marrer quand même parfois. Pour une fois que j'étais prêt à me bloquer devant la boite et me
laisser aspirer totalement sous les effluves de mes abus. M'endormir dans le canapé comme une merde et me lever en sursaut dans la nuit, sur le point de vomir, à cause du trop plein de vide. Non la
télé n'était pas de mon côté non plus.
Le téléphone sonne. Vingt et une heure. C'est la Moldavie qui appelle. Lui avait proposé de passer cette soirée entre couillons mal aimés et mauvais amants. Cela faisait
quelques années qu'on le passait ensemble. Tous les deux loin de leur sang car tous les deux dans l'incompréhension, trop éloignés dans leurs idées, trop pris par la peur de se sentir proches d'eux
après tant d'années à avoir travaillé la fatalité. Sa gonzesse le faisait en famille et lui ne voulait pas se coltiner la soirée en leur compagnie. Lui aussi préférait rester seul en ce soir mais
il avait finalement craqué, chopé de la bière en route et le voilà arrivé.
On s'installe dans le salon. La musique gueule toujours depuis ma piaule. Session métal, on se rappelle les groupes de nos jeunesses, on parle de ceux qui sont encore sur scène.
A la télé, c'est BFM qui tourne en boucle, avec les mêmes flashs infos toutes les demis heures, donc les mêmes images, les mêmes commentaires. Les vitrines des grands magasins, les derniers affolés
de la course aux cadeaux, ceux coincés au milieu de nulle part, les sapins des plus grandes villes du monde, et bien sûr quelques cadavres, les noëls des pauvres et quelques autres nouvelles
glauques. Bah quoi, c'est pas en un soir pareil que l'humanité va arrêter son char.
On est posé, les cannettes sont sorties et on parle de tout et de rien tout en bouffant la fiante dégoulinante de l'écran.
« Putain Dan, ça ne s'arrange pas. Regarde moi ces gens en train de jouer contre la montre pour satisfaire leur égo et celui de leur proches. Bordel, y'a quoi de
chrétien à offrir aux personnes des écrans plats, des consoles et toutes ces merdes? Ils ne comprennent qu'ils sont pollués, que leurs cerveaux et leurs corps sont aussi pourris que la
planète.
« Non mon vieux ils ne pigent rien à cela. Quoique tu m'diras, vu la crise, p'tetre qu'ils vont se remettre à penser avec leurs estomacs et non plus avec leur espoir
de confort et de tranquillité. Les cons, z'ont trop regardé Pernaud, et maintenant ils sont prêts à voter Besancenot. Les cons!! Vraiment!! Mais faut faire avec mec, on est au Vingt et unième
siècle. La tradition des cathos des petits cadeaux a tourné au gros business. Puis t'es dans un Etat laïque depuis un bail alors on s'arrange comme on peut. Reprend une bière va. Pour te consoler
y'a encore la messe de minuit sur la 2, si ça te botte. C'est tout ce qu'il reste
« Ouais, on va en reprendre une, ça aidera à faire passer tout ça. Éteins moi cette télé. Mais à ton avis, tu penses qu'ils savent où ils vont? Et qu'ils vont nulle
part si ce n'est à l'abattoir.
« S'en foutent de ça mon vieux. C'est la crise alors z'ont besoin d'évacuer comme ils peuvent. Ça sert à ça les commémorations, les fêtes du calendrier, à permettre à
tous ou à une partie d'oublier quelques instants la médiocrité de leur vie, de notre époque. Et nous, on n'est pas mieux. On fait partie du même sac qui part droit à la poubelle, et j'sais pas s'il
y a grand chose de recyclable dans cette humanité à la con. Faut juste que le décor suive à ce moment là. Regarde, là, dehors, ces grues de construction. Enguirlandées comme des sapins. Ça permet
aux gens en attendant le jour J de se mettre dans l'ambiance mais ça reste schizo comme attitude. On te parle d'écologie, d'économies d'énergie et regarde dehors, cette débauche d'éclairage juste
pour te mettre dans l'atmosphère. Mais bon, on n'est plus à ça près. Comme disait l'autre « On va tous crever! ». Et tiens, les sapins! Au lieu d'être conservés durant l'année au cas où
on aurait besoin d'une boite on les jette aux ordures!! C'est complètement abruti comme attitude!! Imagine qu'on les conserve, tous ceux qui ornent les chambres des vieux en maisons de retraite, on
en ferait des économies!!
« T'es vache là!
« Non, réaliste. »
On avait l'air de deux cons. Ensemble mais profondément seuls dans la morosité que tentaient de dissimuler les rituels de ce jour de naissance de ce pauvre type dont on abuse
depuis tant de siècles. J'connais pas un mec qui se soit fait baiser autant que lui par de soi disant serviteurs. Ensemble, mais seuls, loin de nos familles. Parce que le passé est mal digéré et
qu'on n'arrive pas à se faire au présent. Des bières, de l'herbe, et un petit fils de catho et un petit fils d'orthodoxe mécréants de l'avenir de l'humanité côte à côte. Qui ne comprennent rien à
ce cinéma. Étions-nous vraiment malheureux ou complètement hors jeu? A quoi ça sert de mettre les boules à un sapin? A mieux se faire emballer dans l'année? C'était vrai. P'tetre que d'ici là on
aurait tout perdu. Même la vie. Alors faisons plaisir à Mémé. Mais non, en vrais rebelles que nous étions on ne voulait pas. Non, ce n'était pas possible pour de nous de procéder comme nos
contemporains. Attendre un anniversaire, un enterrement, un réveillon...pour revoir les nôtres... c'était bidon pour des types comme nous, alors qu'on fond on avait juste peur de se rendre compte
qu'il y avait des personnes qui nous étaient vraiment chères.
Finalement, ça reste une soirée comme une autre, à l'occidentale. Rien à faire, rien à foutre du monde....limite à crever. Cela n'aurait fait aucune différence. Juste avant
minuit, l'exilé se casse. L'approche de l'heure des offrandes le pousse à s'en aller, ça le met mal à l'aise. On se sera déjà offert une présence mutuelle. Deux heures du mat'. Seul. Vraiment. Le
mélange fait son effet. Il ne me reste que quelques bières mais j'ai de quoi tenir si je ne trouve pas le sommeil. Et cela s'annonce mal parti, alors j'essaie de boire tranquillement. Au pire y'a
l'herbe. Mais le boxon traditionnel dans ma tête se remet en branle et se masturbe sur du rien, du vent, la vie. Alors que ce n'est pas forcement simple de pioncer traditionnellement les jours
normaux, lorsqu'il s'agit de soirées consacrées au commun des mortels d'ici c'est encore plus délicat. Comme s'il me fallait un coma profond pour passer la période. Et pourquoi pas plus? Après
tout...De toute façon, d'ici quelques heures rien n'aura changé. Et la Faucheuse ne connait pas le repos. Pour certains, huitres et cadeaux; pour d'autres, les boules et le sapin. Pour moi que
dalle. Rien. Moi et mon néant. Un tête à tête abyssal...
Le téléphone sonne. Il est pas loin de trois heures. Merde un autre désespéré qui aurait le besoin de parler? Un vieux coup qui me remet? Un appel pour m'annoncer ce qu'on
appelle une mauvaise nouvelle? Première solution.
L'oncle. Vie foirée. De maton l'était passé de l'autre côté des barreaux, à cause de la came. Tox depuis la jeunesse. Vieux galérien, divorcé...
- Tu m'reconnais?
- Bah ouais mon vieux. Ca m'fait plaisir de t'entendre, ça fait un sacré bail. Sympa pour Noël. Alors ce Réveillon?
- En solitaire. Les enfants le font dans leurs belles familles respectives. Puis suis sur Rouen, j'connais personne. Et toi?
- En solo aussi. Un pote est passé mais n'est pas resté longtemps. Puis tu sais les fêtes de famille c'est pas trop ma tasse de thé. Faudra que j'y retourne un de ces quatre avant qu'il ne
soit trop tard pour l'un d'entre nous, surtout si ce n'est pas moi. Sinon je pleurerais sur ma connerie.
- T'as raison mon neveu, fais pas comme moi ou comme ton vieux. Ça sentait le whisky dans sa voix. Tant mieux, c'est lui qui m'avait appris à boire le Jack.
- Je sais. T'inquiete pas, j'compte pas arriver à cinquante berges, si je les atteins, et me retourner et voir que j'suis devenu comme lui. Un alcoolo sans âme, raté. Alcoolo, j'veux bien,
mais pas raté!
- Mon grand m'a dit qu'il voulait faire comme moi. Aller en taule. - Le con. - J'te l'fais pas dire. - Et sinon, les nouvelles? - J'viens d'arrêter la came. Net. Et j'prends pas de traitement
de substitution.
- Ouep , t'as raison, évite, c'est de la merde ces médocs. La came légale de l'Etat qui bosse pour les labos. Tu l'sais mieux que moi.
- C'est dur mais ça fait trois semaines. J'veux y arriver. J'l'avais déjà entendu cette phrase de la part d'un pote. On l'a retrouvé dans un fossé...
- Y serait temps mon vieux. J'ai vu des photos de la gueule du daron et pour un type d'un demi siècle il est déjà bien bouffé. Tu vas pas nous faire la même, t'es moins con. Fais un effort.
Ramène toi quand tu veux, on se boira une bouteille en s'en fumant quelques uns et on parlera de cette putain de vie.
- T'as raison mon neveu. Je note l'invit'. A bientôt. Et fais pas l'con. - Ouais. Salut mon vieux. A un de ces quatre. Prends soin de toi. »
Typique. Le vieux seul, torché, cloisonné chez lui pour ces putains de fêtes. Désespéré. Il vient de passer sa soirée à boire et a fini par jeter un coup d'œil derrière et sait
qu'il est trop tard pour lui, que ta connerie, tu la portes toute ta vie, et que plus tôt tu te mets le nez dedans, plus tu vas lutter pour t'en sortir. Et que souvent, tu ne t'en sors pas. Dans
des moments comme ceux là, tu ne sais plus si la Mort est une fuite ou un confort qui te semble nécessaire. Tu joues à la roulette russe avec tes idées, avec toi même, puis la plupart du temps tu
re-signes, car comme tout un chacun tu es maso. Puis finalement, si tu t'accroches, avec un peu de chance, tu finiras p'tetre par tomber sur le bon filon qui te donnera la joie ultime, comme
l'étreinte d'un lever de soleil, une bonne gorgée de bière, le regard d'un semblable....Mais ça reste de l'autopersuasion. Comme la vie. Comme l'espoir.... Y'a les vieux darons qui savent, et les
autres qui ont oublié ou qui sont persuadés de leur connerie. Ou qui ne veulent pas apprendre. Là, je jouais dans toutes les catégories. Et l'oncle veillait de loin, comme d'autres, comme ces
putains de mots, et ils savent me tenir...les cons! Et tant qu'ils seront là, il n'y aura que le hasard pour tenter de me la faire à l'envers, avec certes, une petite complicité....
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